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3. Préférences temporelles, détours de production et cycles économiques


Théo Mogenet est Professeur à Kedge Bordeaux, enseignant Bitcoin et des théories économiques de l'École Autrichienne, mais aussi fondateur de l'Institut Bitcoin. Cette semaine Théo publie sur notre blog, son troisième et dernier article d’une série intitulée “Du Fiat Standard vers le Bitcoin standard, chronique d'une renaissance économique”.

Dans le premier article de cette série nous avons vu comment l’inexorable dévaluation de la monnaie crée une demande pour des réserves de valeur alternatives et invite donc à la financiarisation tous azimuts. Le deuxième article tentait d’expliquer comment les taux d’intérêts réels influent sur nos préférences temporelles et, par extension, comment l’abaissement artificiel des taux nominaux nous a conduit à sacrifier la prospérité de long-terme sur l’autel de la rentabilité à court-terme. J’aimerais désormais m’appuyer sur ces deux idées pour expliquer les phénomènes d’instabilité financière.

Manipulation des taux et cycles économiques

Le taux d’intérêt, bien avant d’être une variable à ajuster pour atteindre les objectifs politiques du jour, est un prix. Au même titre que le prix du blé assure l’équilibre entre l’offre et la demande de grain, le taux d’intérêt assure l’ajustement de l’offre à la demande de capital.

La demande de capital est exprimée par les entrepreneurs qui cherchent à prendre le contrôle des ressources nécessaires à l’accomplissement de leurs plans de production, tandis que l’offre de capital émerge des épargnants, c’est-à-dire de ceux qui ont plus de capital que d’idées pour l’employer. Le taux d’intérêt réalise l’intermédiation entre les deux en exprimant le prix que les entrepreneurs doivent payer aux épargnants pour les encourager à leur céder des fonds et reporter à demain leur consommation.

A cet égard, le taux d’intérêt est un signal d’information, qui, comme tous les autres prix, permet aux agents économiques de réagir aux conditions économiques : dans un libre-marché lorsque les taux d’intérêts sont bas, l’épargne est abondante, la consommation présente est limitée et les entrepreneurs disposent donc de ressources pour effectuer des investissements qui permettront de satisfaire la demande future pour des biens de consommation. En effet, épargner c’est reporter sa consommation à demain, si bien que beaucoup d’épargne aujourd’hui signifie beaucoup de demande demain.

Les lecteurs de notre deuxième article auront compris que le taux d’intérêt émerge donc de nos préférences temporelles et permet d’ajuster la structure de production aux besoins présents et futurs des consommateurs.

Dès lors que l’on manipule ce prix et que l’on distord l’information qu’il est censé délivrer, des déséquilibres entre l’épargne et l’investissement se créent. Voyant les taux bas, les entrepreneurs se lancent dans l’extension de leur capacité de production, alors même que l’épargne, et donc la demande future, est faible. Inversement, les épargnants réagissent aux taux faibles en préférant la consommation ou l’endettement à l’épargne. De fait, il arrive un moment où les investissements ne peuvent être achevés faute de ressources disponibles et où la demande pour les produits de consommation est largement inférieure à la production, ce qui entraîne les prix dans une spirale baissière : les prix à la consommation baissent (ajustement de l’offre à la demande), des entrepreneurs font faillite et le prix des biens de productions, comme ceux des actifs financiers, plongent.
Autrement dit, les cycles d’expansion-récession trouvent leur origine dans un déséquilibre entre l’épargne et l’investissement, lui-même causé par la manipulation des taux d’intérêts hors de leur valeur de marché.

L’intervention des banques centrales

Non satisfaites de causer, ou tout du moins d’exacerber, les cycles d’expansion-récession, les banques centrales considèrent qu’il est de leur devoir d’empêcher les marchés de refléter la réalité économique. Or, comme les crises révèlent les déséquilibres construits durant la phase d’expansion dans le contexte de manipulation des prix, en « stabilisant les marchés », les banques centrales s’attaquent aux effets et non à la cause et retardent le processus de réajustement.

Ce phénomène a commencé à la fin des années 1990, quand LTCM, un hedge fund employant des stars de l’économie et de la finance et prenant des positions complexes sur les marchés dérivés, a sauté à la suite du défaut de l’État russe sur sa dette. Alors réputé « too big to fail », le fonds d’investissement américain fut sauvé par la FED et un consortium de banques de Wall Street. Quelques années plus tard, Alan Greenspan, alors chairman de la FED, répondit à l’éclatement de la bulle internet par un abaissement drastique des taux, qui incita au surinvestissement dans l’immobilier américain.

Vint alors la crise immobilière américaine de 2008 durant laquelle les excès d’investissement sur ce marché immobilier (devenu hautement spéculatif du fait d’un excès de titrisation, cf. notre premier article) furent révélés. Encore une fois, les banques centrales ne purent se résoudre à traiter les causes, et décidèrent plutôt d’envoyer les taux au plancher et d’inonder les marchés financiers de liquidité.

Mais, point de répit pour nos apprentis sorciers. La crise migra outre-Atlantique, contamina le marché des dettes souveraines européennes et manqua de peu de faire voler l’euro en éclat. En réponse, Mario Draghi, alors Président de la BCE, emboîta le pas à ses confrères américains avec son « whatever it takes ». A partir de 2013, l’ensemble des économies développées fonctionnèrent dans un régime de taux nul et avec des marchés financiers perfusés aux injections de liquidité, ce qui ne manqua pas de créer des bulles spéculative à peu près partout (immobilier, action, bonds, objets de collection, ETF, crédits structurés, crypto, cartes pokémons, sneakers, etc.).

Dénouement

Avec la montée de l’inflation dans les économies développées, l’envolée du dollar, et une crise énergétique (probablement couplée d’une crise alimentaire) qui menace le vieux continent, les banquiers centraux sont désormais dos au mur. Ils ne peuvent que voguer de Charybde en Scylla : nous conduire d’une bulle à un éclatement, puis à un sauvetage qui générera des bulles plus nombreuses et plus grosses.

Le chemin est incertain, notamment parce que ces interventions à répétition attisent la volatilité sur les marchés et multiplient les déséquilibres structurels, mais la destination est certaine : les monnaies souveraines vont tôt ou tard éclater, et force est de constater qu’il sera difficile de former un nouveau système monétaire et financier dans un monde de plus en plus multipolaire…

C’est là qu’un actif rare, acéphale, auditable par tous, apolitique, numérique, et résistant à la censure pourrait s’avérer salvateur pour une économie mondiale exsangue et en recherche d’un nouveau centre de gravité.

Théo Mogenet,
PDG et fondateur de l’Institut Bitcoin,
Le 1er août 2022